Hello world toute une histoire

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Selon Fred Turner …

cette évolution technique qu’est le World Wide Web, aussi spectaculaire soit-elle, ne peut être la source unique des utopies auxquelles furent associés les ordinateurs. Qu’une telle machine puisse être posée sur un bureau et manipulée par un individu n’en fait pas pour autant une technologie « personnelle ». Que des groupes de personnes échangent via un réseau d’ordinateurs connectés n’implique pas nécessairement que leurs interactions en ligne s’inscrivent dans une logique de « communautés virtuelles ». Au contraire, sur les lieux de travail, ordinateur de bureau et en réseaux peuvent devenir de puissants leviers pour assimiler plus encore l’individu à son entreprise. Au sein du foyer, si les mêmes outils permettent aux écoliers de télécharger les contenus de bibliothèque publiques, ils transforment également le salon en super-marché numérique, opportunité dont se saisissent les boutiques afin de collecter toutes sortes d’informations personnelles sur ces consommateurs potentiels. Malgré les promesses d’une utopie en marche auréolant l’émergence de l’internet, rien ne vouait l’ordinateur, connecté ou pas, à aplanir les structures organisationnelles, participer de l’individuation des humains ou œuvrer à la création de communautés soudées malgré la dispersion géographique.

Qu’est-ce que le samizdat ?

On se souvient de l’arbre qui surgit des fentes d’un rocher ou des ruines d’une église. L’arbre vert du samizdat est encore plus étonnant. Il pousse sur le bâtiment en construction du socialisme totalitaire.
Le samizdat est le modèle d’une littérature libre existant en l’absence de liberté. Il a une vieille tradition, incarnée le plus complètement en Russie par le sort de Pouchkine. La censure et les persécutions d’écrivains vont de pair avec tout régime totalitaire et autocratique. Les artistes ont toujours tenté de passer outre aux interdictions venues d’en haut. Mais si jadis il existait des œuvres interdites, maintenant il y a une littérature interdite. Qu’a de commun le samizdat avec la littérature habituelle et en quoi s’en distingue-t-il ? Le samizdat comprend tous les genres de littérature inhérents à la production littéraire libre : vers, prose, ouvrages sur la vie politique et sociale, recherches scientifiques, traductions, programmes pour la structure politique de la société. Mais il y a aussi des genres particuliers au seul samizdat : lettres aux journaux occidentaux (que ceux-ci ne publient pas toujours), et comptes rendus d’audiences judiciaires. Ce genre a été inauguré brillamment par la journaliste, aujourd’hui disparue, Frieda Vigdorova. Le samizdat ne se borne pas à donner les points de vue de l’opposition, il fournit également les textes ou les sténogrammes officieux des déclarations faites par les hautes personnalités dirigeantes lors de réunions tenues secrètes. Ces deux derniers modes d’expression extralittéraires ont été élevés par le samizdat au niveau d’un genre littéraire, tout comme autrefois l’art épistolaire est devenu littérature avec les sentimentalistes anglais où l’étude s’est transformée en une œuvre achevée avec la peinture française. Le trait caractéristique du samizdat est l’interpénétration des éléments littéraires et non littéraires. Il en est ainsi parce qu’il s’agit non pas d’une littérature libre, mais d’un modèle existant en l’absence de liberté et qui ne remplit pas que des fonctions littéraires.


 La théorie française

Finalement, s’il est une leçon de cette invention américaine de la théorie française, comme de son abandon en France et de ses avatars mondiaux, c’est celle d’une continuité à rétablir coûte que coûte, contre les représentations polarisantes et les discours binaires : marxisme allemand contre nietzschéisme français, alors même que la micropolitique est le prolongement de l’idée de révolution ; phénoménologie française contre « perspectivisme » (multiplication des points de vue, pluralisation du sujet) postructuraliste, là où celui-ci n’est peut-être qu’une radicalisation de celle là, comme le suggérait Vincent Descombes ; ou encore le communautarisme américain contre l’universalisme français, qui dissimulent derrière des décalages de champs la convergence profonde de deux puissances alliées, ou les querelles que suggérait Bourdieu entre « deux impérialisme de l’universel » concurrent mais complémentaire. Reste donc à souder, à connecter, à continuer de brancher – Marx sur les théories non dialectiques de la différence, les luttes pour les droits civiques sur les politiques identitaires de l’université, le romantisme révolutionnaire sur les micropolitiques plus tactiques, le sexe ou la race, sur la classe sociale, et les radicalismes théoriques américains sur les nouvelles formes de dissidence sociale en France : des salles de cours aux politiques groupusculaires, ce sont autant de continuités à rétablir contre le fatalismes en vogue du postmoderne, de la fin de l’histoire et de la génération perdue, et leur impuissances. Le matérialisme, en tant que tradition intellectuelle, est d’abord cette méfiance joyeuse envers tous les discontinuismes, et leurs fausses séparations. C’est un travail de branchement, en d’autres termes, contre le mythe des ruptures, le fantasme des arrachements et des déconnexions. Guattari nous parle de « trahison créatives ». Pensées vivantes. Elle sont surfaces sensibles, peaux effleurées, sombres replis – moins un corps de pensée, débonnaire et charnu, qu’une zone de  contacts aux frontières érodées. Il suffit d’une seule citation, d’un argument repris, d’un livre mentionné ou d’une œuvre entière dans l’effacement de son nom propre. Leur circulation, leur détournement, leur transfert loin du contexte qui les vit naître et l’audace même de leurs usages, contre les modesd’emploi d’une didactique des textes, font ensemble – après qu’ils ont quitté leur auteur, mais avant qu’un corpus déjà ne les ait embaumés – toute l’érotique de la pensée. Son errance, incertaine. Le frottement des deux termes paraît secouer la poussière d’une époque révolue ; pourtant, l’idée d’une libido théorique (non une jouissance des mots, bien sûr, mais un rapport libidinal à la théorie) n’avait pas attendu les années 1970 pour nous rappeler l’ancestral tapin des textes, leurs œillades aguichantes sur les trottoirs de l’histoire, d’autant plus prometteuses qu’elles échappent au contrôle de leurs tristes souteneurs, héritier officiels ou exégètes d’école. Avec cette drague des textes il n’est pas question de métaphore, mais d’opposer le désir comme jeu – au sens de la mécanique- délai, ripage, à la proscription du moindre flottement, à l’introspection des bons emboitements, qui président de leur côté aux interprétations légitimes. Celles-ci postulent une source magique, majuscule, une essence textuelle avec sa vérité monosémique. Et jugent sévèrement, à son aune, les lectures étrangères, les feuilletages étudiants, les reprises fragmentaires et toutes les instrumentalisations, autant de distorsions sympathiques, mais qu’invaliderait leur caractère de blasphème. Le désir en question, au contraire, s’échauffe au contact des textes, entiers ou en lambeaux, à la  mesure d’un intervalle premier auquel on doit la vie des textes : intervalle entre l’irruption de l’écriture et sa normalisation anthologique, entre les logiques de champ et les aléas de la postérité, entre les effets de mode et le changement souterrain des paradigmes. S’ouvre ainsi une zone de non-droit entre contrôleurs d’origine et propriétaires à venir, une zone toute d’interstices à l’abri de laquelle, loin des gardien de l’œuvre, des textes seront mis en œuvre : ils s’inscriront le long de certains parcours, tatoueront des corps, investiront des pratiques et rassembleront des communautés inédites. C’est au sein d’un tel intervalle que s’est jouée aux États-Unis, au tournant des années 1980, l’invention de la théorie française – un intervalle ouvert, au creux duquel sa puissance est toujours intacte.

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